XVI

LE colonel Johnson consulta sa montre.

« Ma présence ici est à présent inutile, Sugden, vous avez l'affaire bien en main. Oh ! attendez ! Nous devrions appeler le maître d'hôtel. Je sais que vous l'avez interrogé, mais il serait intéressant d'avoir la confirmation de certains renseignements donnés par les autres sur leurs occupations à l'heure du crime. »

Tressilian entra d'un pas lent. Le chef constable l'invita à s'asseoir.

« Merci, monsieur. Je m'assoirai, si vous le voulez bien. Je me sens très fatigué… Mes jambes, monsieur, et ma tête…

— Évidemment, vous avez été bouleversé hier », dit doucement Poirot.

Le maître d'hôtel frissonna.

« Une chose aussi horrible… dans cette maison… d'ordinaire si calme et si tranquille !

— L'ordre régnait, certes, dans cette maison, observa Poirot, mais on n'y vivait peut-être pas très heureux ?

— Je ne voudrais pas dire cela, monsieur.

— Autrefois, quand toute la famille vivait ici, le bonheur y régnait-il ? »

Lentement, le vieux serviteur répondit :

« Ce n'était pas ce qu'on pourrait appeler une famille bien unie, monsieur.

— La défunte Mrs. Lee fut-elle longtemps malade ?

— Oui, monsieur, elle était d'une santé très fragile.

— Ses enfants l'aimaient-ils beaucoup ?

— Mr. David avait une très grande affection pour sa mère… il se montrait avec elle gentil comme une fille. Lorsqu'elle mourut, il quitta la maison, car il ne pouvait plus y vivre sans elle.

— Et Mr. Harry ? Comment se conduisait-il ?

— Il a toujours été turbulent, mais bon cœur. Cela m'a retourné de le revoir à la porte. Il a sonné deux fois… toujours aussi impatient ! Je cours à la porte. J'ouvre et je crois me trouver en face d'un inconnu, quand une voix familière me dit : « Voyons ! Mais c'est toujours ce vieux Tressilian. » C'était Harry, toujours le même ! »

Plein de sympathie, Poirot lui dit : « Je comprends que cela vous ait donné une émotion. »

Les joues du vieux domestique se colorèrent légèrement :

« Parfois, monsieur, on dirait que le passé n'est pas le passé ! Il me semble qu'on a joué à Londres une pièce sur ce sujet. Il y a du vrai là-dedans ! À certains moments il semblerait que les mêmes faits se reproduisent. J'entends la sonnette de la porte. Je vais y répondre et je vois Mr. Harry alors que c'est Mr. Farr… je ressens la même impression que la première fois…

— Voilà qui est intéressant, très intéressant », dit Poirot.

Tressilian tourna vers lui un regard reconnaissant.

Impatient, Johnson s'éclaircit la gorge et se chargea de diriger la conversation.

« Je voudrais contrôler certains points, dit-il. Lorsque le bruit a commencé là-haut, Mr. Alfred Lee et Mr. Harry se trouvaient dans la salle à manger. Est-ce exact ?

— Je ne pourrais vous le dire, monsieur. Tous ces messieurs s'y trouvaient lorsque je leur ai servi le café… c'est-à-dire un quart d'heure avant.

— Mr. George Lee téléphonait. Pouvez-vous m'en donner confirmation ?

— Je crois que quelqu'un téléphonait. La sonnerie du téléphone donne dans mon office et quand quelqu'un prend le récepteur pour appeler, il se produit une petite vibration. Je me souviens de l'avoir entendue, mais ensuite je n'y ai pas prêté attention.

— À quel moment était-ce ?

— Je ne pourrais le dire, monsieur, je sais seulement que c'était après que j'eus servi le café.

— Savez-vous où se trouvaient les femmes pendant la lutte chez Mr. Lee ?

— Mrs. Alfred était dans le salon quand j'enlevai le plateau du café, juste une minute ou deux avant que j'entendisse le cri là-haut.

— Qu'y faisait-elle ? demanda Poirot.

— Elle se tenait debout près de la fenêtre, monsieur. De la main, elle écartait le rideau pour regarder dehors.

— Et elle était seule au salon ?

— Oui, monsieur.

— Où étaient les autres dames ?

— Je ne pourrais le dire, monsieur.

— Vous ne savez pas du tout où se trouvaient les autres personnes de la famille ?

— Mr. David jouait du piano dans la pièce voisine du salon.

— Vous l'avez entendu jouer ?

— Oui, monsieur. » Le vieux serviteur frissonna : « C'était comme un avertissement, monsieur. J'y ai pensé après. Il jouait La Marche funèbre. Sur le moment, cela m'a produit un drôle d'effet.

— Voilà qui est certes bien curieux, dit Poirot.

— En ce qui regarde le dénommé Horbury, le valet de chambre, dit le chef constable, pouvez-vous affirmer sous serment qu'il est sorti à huit heures ?

— Oh ! oui, monsieur. Il est sorti tout de suite après l'arrivée de Mr. Sugden. Je m'en souviens fort bien, car il a cassé une tasse.

— Horbury a cassé une tasse…, répéta Poirot.

— Oui, monsieur, une tasse du service à café… en vieux Worchester. Voilà onze ans que je les lave et, avant ce soir, il n'en manquait pas une.

— Que faisait Horbury avec ces tasses à café ? demanda Poirot.

— Ma foi, monsieur, il n'avait nul besoin de les toucher. Il en tenait une comme s'il l'admirait, et au moment où je parlais de la visite de Mr. Sugden, il la laissa tomber à terre.

— Avez-vous dit Mr. Sugden, ou avez-vous parlé de la police ?

— Je me rappelle lui avoir dit que le chef de police était là.

— Et Horbury lâcha la tasse, dit Poirot.

— Voilà qui paraît bizarre, murmura le chef constable. Horbury vous posa-t-il des questions sur la visite du chef de police ?

— Oui, il me demanda ce qu'il venait faire dans la maison. Je répondis qu'il venait quêter pour l'orphelinat de la police et qu'il était monté voir Mr. Lee.

— Ce renseignement parut-il le satisfaire ?

— Maintenant que vous en parlez, monsieur, je me souviens qu'il a changé aussitôt et il a même dit que Mr. Lee était un homme généreux… qui avait le cœur sur la main… Ensuite il est sorti.

— Par où ?

— Par la porte de service, monsieur. »

Sugden intervint.

« C'est exact, monsieur, il a passé par la cuisine où la cuisinière et la petite bonne l'ont vu, et il est sorti par la porte de derrière.

— Écoutez-moi, Tressilian, dit Johnson, réfléchissez avant de répondre. Horbury n'aurait-il pu, par un moyen quelconque, revenir à la maison sans être vu de personne ? »

Le vieux serviteur secoua la tête. « Je ne vois pas par où il aurait pu rentrer, monsieur. Toutes les portes sont fermées à clef.

— Supposez qu'il ait eu une clef.

— Les portes sont également verrouillées.

— Alors, comment fera-t-il pour rentrer ?

— Il a la clef de la porte de service, monsieur. Tous les serviteurs passent par là.

— Eh bien, il aurait pu revenir par là.

— Pas sans traverser la cuisine, monsieur. Et il y a toujours quelqu'un dans la cuisine jusqu'à neuf heures et demie ou dix heures moins le quart.

— Voilà qui paraît concluant, dit le chef constable. Merci, Tressilian. »

Le vieux domestique se leva et, en saluant, quitta la pièce. Il reparut au bout d'une minute.

« Horbury vient de rentrer, monsieur. Voulez-vous le voir ?

— Oui, s'il vous plaît. Faites-le venir tout de suite. »

 

Le Noël d'Hercule Poirot
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